Physique de Balzac

Physique de Balzac

Je lis Béatrix, roman de Balzac. Avec l’idée, que je ne réaliserai pas tout de suite, de lire l’intégralité de la Comédie humaine, à la file. Simon Leys dit qu’il l’a fait, et Oscar Wilde aussi. Je veux bien les croire. Ils disent: quelle expérience, quel voyage, on croirait avoir descendu (remonté?) un fleuve énorme et vu un monde semblable au monde réel, mais en plus grand. Augmenté. Tout en géant.

Je les crois. Et la vue de quelques parties ne vaut certainement pas leur vue d’ensemble et surtout d’une traite. J’aurais préféré toutefois qu’ils disent qu’ils en étaient sortis transformés et qu’ils eussent fait l’effort d’analyser cette transformation. J’irai voir plus avant. Peut-être l’ont-ils fait. Leur œuvre a peut-être marqué un tournant à ce moment-là.

De la lecture de Béatrix, je tire cette pensée : le monde de Balzac est un monde de physicien, au sens où cette science s’intéresse aux mouvements et aux forces. Rien n’intéresse Balzac qui ne tire, ne pousse, n’exerce une force sur les corps environnants. La passion amoureuse (dans Béatrix), l’ambition (Illusions perdues), le désir de savoir (Louis Lambert), l’avarice (Gobseck), la cupidité, la haine, la vengeance: forces qui, comme celle de Newton, donnent raison du réel, en-dessous des apparences.

Conséquence: il n’existe ni point fixe, ni centre, ni limite. Mais jeux de forces immenses et intriqués, traversés par des subjectivités qui les subissent, les accélèrent, les réfléchissent, les véhiculent — et les perçoivent. C’est la relativité avant l’heure ou du moins avant Einstein, et étudiée dans le milieu social, avant que dans le domaine de la physique elle-même.

Conséquence deux: tout est spirituel. Car ces forces sont spirituelles, ce sont elles qui meuvent tout, sans cesse et sans cause première. Tout au plus elles se neutralisent momentanément pour établir un semblant de stabilité, de repos, de routine (exemples en province, bien que rares, et avec l’âge — la vieillesse étant parfois chez Balzac la province de l’âge mûr.) Mais la structure profonde du réel, du vécu et du récit sont des énergies spirituelles, s’exprimant par rapports de force. Aimantations, répulsions, destructions, déformations, transformations, usure, retournements. Sans que le vrai, le faux, le bien et le mal soient autre chose que des moments. D’éventuels points de vues. De fugaces et déjà effacées perspectives. Des éclats passagers.

Corollaire : la question de la beauté ne se pose pas. Pas davantage que celle du sauvage cosmos inconnu infini, espace des forces. C’est le spectacle et la contemplation du firmament, i.e. de la comédie humaine. Beauté égale être, terrible et sans choix. Et voilà pourquoi il est naturel et conforme à son génie sublime que Balzac écrive bien et pas bien dans un même livre, soit grandiose et grotesque, et pourquoi aussi il est futile et mal venu de s’épater de ses bévues, comme fit un jour Cabanis, repris par Leys. Et comme il reste de bon ton de le faire entre eunuques. Un seul Balzac: celui de Rodin.

Ou celui de Jérôme Bosch. Je m’explique. L’œuvre de Balzac fait corps avec le cosmos indompté des forces et énergies spirituelles qui tiennent la matière humaine, comme les forces physiques obscures tiennent ensemble les composants de l’atome (électromagnétisme et interaction forte). Il est révélateur de se rappeler que l’un des premiers textes de Balzac fut un (bêtement oublié et négligé) Traité de la prière (au sens, bien entendu, d’énergie mentale transformatrice et non de marmonnement névrotique plus ou moins dévot). De sorte qu’au vrai, en dépit de toutes ses qualités de moralistes, Balzac détruit totalement l’idée du roman bourgeois, c’est-à-dire du roman comme analyse ou critique des mœurs. L’analyse critique des mœurs n’a rien de fondamental et en fait n’aurait jamais pu le passionner seule, ni même le satisfaire. Les mœurs ne sont que l’éventuelle expression superficielle de tensions, rapports de forces et combats d’énergies spirituelles qui bien souvent échappent aux individus mêmes qui en sont les sujets. Les Illusions perdues peuvent en surface ressembler à un tableau d’Ingres (et telle édition de poche peut en effet reproduire un beau portrait signé de ce peintre), en dessous, c’est une composition de Jérôme Bosch, le révélateur des monstres invisibles de la volonté et de l’énergie de vie.

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