Plaisir des météores

Plaisir des météores

Je lis L’étrange cas du Dr Jekyll et de M. Hyde, de R. L. Stevenson (l’auteur bien sûr de L’île au trésor et le défenseur acharné du Père Damien à l’époque de Molokaï — oui, moi aussi ça m’a étonné et, au fond, ravi.)

Cette parenthèse mérite d’être prolongée. Le courageux Père Damien, vivant parmi les lépreux sur cette île du Pacifique, se voyait calomnié (il s’en fichait bien je crois) par un cardinal anglican très influent dans cette partie du globe, et qui voulait le faire chasser. Afin qu’à nouveau on n’entende plus parler de l’île aux lépreux et qu’ils continuent d’y mourir entre eux loin des yeux et loin du cœur, sans contact avec l’asceptique civilisation. Stevenson, l’écrivain voyageur, avait rencontré le Père Damien précédemment et constatait à quel point son engagement généreux pour les condamnés à l’oubli et à la perte de leurs membres soulignait par contraste la nature de porcs du clergé bien habillé et moral jusqu’à l’écœurement dont le cardinal Hyde (oui, incroyable, c’était bien son nom!) était l’odieux exemple et le porte-parole. Stevenson écrit alors une diatribe contre Hyde et une défense éperdue, passionnée, du père Damien, qu’il publie lui-même et diffuse le plus largement. L’œuvre (un brûlot) est un succès considérable. Voilà, mort à la bien-pensance et vive l’inacceptable héroïsme de Damien et le grand geste d’amitié de Robert Louis Stevenson.

Simon Leys en a parlé très bien, de cet épisode, et a traduit la philippique pro-Damien et anti-Hyde de Stevenson.

Or donc, tout autre chose, à propos de Jekyll et Hyde (jetue et jecache), je notais ceci, au chapitre quatre. On vient de découvrir un cadavre affreusement mutilé, on a reconnu l’assassin comme étant le mystérieux M. Hyde. Le brave notaire Utterson vient d’identifier le cadavre à la police et révèle à l’inspecteur qu’il possède l’adresse du coupable! On se rue dans un taxi (on est à Londres en 1895, donc c’est en réalité un fiacre, avec cheval et cocher) et on roule, aux première lueurs de l’aube, à travers l’inévitable fog, dans les rues de Soho. Tension à son comble! Or voilà que Stevenson nous montre le notaire, non pas vraiment se rongeant les ongles, mais sensible aux mille jeux atmosphériques de la lumière en ce matin blafard, aux nuances roses, jaunes et même pourpre, ce qui est rare, dit-il, et si rapidement changeantes au gré des nuées qui vont et viennent. Quelle promenade en fiacre cela devient! On aimerait en être! Et je me suis fait la réflexion suivante.

Soit Stevenson fait erreur et dilue le suspense par ces splendeurs météorologiques un peu allongées; soit il cherche a faire d’Utterson (mais pas ailleurs dans le livre) un personnage excentrique et flegmatique qui goûte au plaisir des météores dans un moment pareil; soit encore, et mieux: il n’y avait rien d’étonnant pour un auteur ou un lecteur de l’époque à ce que, lancé avec un policier dans une chasse à l’homme à travers les rues de Londres, un individu équilibré comme Utterson ait le temps de voir le ciel et d’apprécier les changements de sa nuance. Voilà : ait le temps. Sans aucun doute: Stevenson ne commet pas d’erreur de conteur. Ce qui était normal est ce qui est aujourd’hui perdu et invraisemblable: ni l’urgence ni l’angoisse ne pouvaient saturer un homme dans ces circonstances. Chut. J’ose a peine ouvrir les yeux sur le fait qu’aujourdhui, même en allant conduire en auto à airbags dans les rues de Bruxelles ses enfants au cours de musique ou de hockey, un adulte équilibré actuel est entièrement saturé, aveugle et insensible. Bon, j’ai chassé cette idée et j’ai entamé le chapitre 5, bien entendu.

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