Art contemporain

Un camarade lève le nez du journal (supplément culture) et me dit (en retroussant le nez à cause du soleil fort ce matin et comme si, inconsciemment, il prouvait par cette mimique salue la lumière forte le dégoûte) :

— Je lis un article sur la biennale de Venise, et le journaliste se demande comment les artistes peuvent encore faire pour représenter le monde, alors qu’il se délite littéralement sous leurs yeux.

Je suis de mauvaise humeur et il arrive que cela me mette en verve. En substance, je lui dis:

— Il faudrait ici réfléchir à ce que tu appelles « le monde ». Croire que les artistes s’efforcent de représenter le monde, pourquoi pas. Mais ce serait oublier qu’il leur revient aussi de l’inventer, de le créer et de le révéler. Le défaut de la critique a toujours été de juger une œuvre en fonction de ce qu’elle croit avoir été son modèle. C’est le bon vieux critère bourgeois de la « ressemblance ». Au lieu réfléchir à l’inverse et de voir « les choses » à la lumière de l’œuvre. On a le choix.

Comme il ne répond rien (le nez retroussé encore plus, dégoûté peut-être doublement par la lumière du soleil et celle de mes propos), j’enfonce le clou:

— Tant qu’on postule l’existence objective préalable de ce que l’art représente, on lui ôte (mais c’est le but, bien sûr, me diras-tu) non seulement toute initiative, toute capacité d’éclairage ou de révélation, et donc aussi toute puissance de transformation profonde sur soi-même. On désactive d’emblée sa potentialité révolutionnaire. On le subordonne, on l’engage, on l’enrôle. L’art ne part pas du connu, mais de l’inconnu.

— Tu n’aimes pas la critique, on dirait.

— La critique bourgeoise me répugne. Et les journaux n’en font pas d’autre.

Je parlais un peu trop haut, sans doute. La table d’à côté, privilégiée par un parasol et, peut-être pour cela, peu accoutumée à réfléchir, semblait chercher à comprendre.

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