Trouvé dans un carnet, récupéré sur un banc public à Louvain-la-Neuve, ville universitaire, hier, mardi 26 mai :
« Franchement, l’histoire de l’art et de la littérature en disent plus long sur l’humanité que l’histoire tout court. Même, l’Histoire devrait en fait se pencher beaucoup plus sur l’art, la littérature et éventuellement les techniques, que sur les actions des états et des puissances militaires. L’idée me vient à cause de l’irritation que j’ai d’entendre parler d’histoire dès que revient le mot guerre. Ce sont les guerres qui font l’histoire, depuis toujours, et maintenant encore, mais cela ne signifie qu’une chose : l’histoire est mal faite. »
Une mienne réflexion : « Ce sont les guerres qui font l’histoire, nous dit l’auteur.e du carnet, depuis toujours. » Une nuance s’invite et l’on peut trouver au moins deux sources à l’Histoire (comme au Nil) : Hérodote, d’une part, qui menait plutôt dans son œuvre une enquête d’anthropologue et de géographe, s’intéressant à décrire les mœurs et les réalités des peuples étrangers. Et Thucydide, d’autre part, qui quant à lui fait raconte et analyse les conflits politiques et des catastrophes qu’ils entraînent. Thucydide a eu plus de succès, et la puissante saumure du fleuve de l’histoire écrite a le goût de cette source-là. Si la source hérodotienne avait prévalu, by Jove !, on aurait moins encouragé les gens à dominer et massacrer leurs semblables pour avoir un place dans l’Histoire et la mémoire humaine.
Suite immédiate du carnet :
« Et corollaire : les historiens travaillent mal. Font mal leur travail. Remplissent mal leur tâche. Ils ne font que l’histoire des dominations territoriales. À bien y réfléchir, c’est d’une pauvreté extrême. Quelle vision nulle ! Et c’est seulement en fonction de cette histoire de dominations territoriales et nationales qu’ils envisagent, accessoirement, les autres aspects de la réalité humaine et naturelle.
Je ne suis pas certain de bien déchiffrer ce dernier mot, « naturelle », car l’écriture à cet endroit est presque illisible. Soit vitesse de la pensée, soit inconfort de la situation d’écriture (sur ce banc ? dans un train ? en marchant ?).
Suite immédiate :
« Le diagnostic est sûr : les historiens travaillent pour les dominateurs politiques et pour la puissance territoriale et militaire. Ils en sont un instrument, bien sûr, et ils en sont les inspirateurs. »
En caractères plus petits, l’auteur.e a ajouté ici :
« Ils en sont le ciment, le soutien. Ils en sont la preuve. »
Puis l’écriture normale continue :
« Mais que nous dit de l’humanité la fluctuation de ses dominations ? Si peu ! Et rien des véritables enjeux de la vie sur la Terre. Rien de profond, en somme, sur le monde. On nous décrit des tribus, leurs rivalités. Cela ne devrait représenter qu’un tout petit compartiment [latéral — mot difficilement lisible] obscur et chiant de la discipline historique.
Hélas,
La guerre reçoit une telle récompense qu’elle est la fierté et la fascination la plus efficace. Et cela, à cause des historiens qui n’ont pas su encore pointer leurs télescopes plus loin que le bout de leur nez. »
Bien qu’ici la réflexion me semble moins vive, j’aime l’expression « pointer leurs télescopes ». Je note aussi que je m’habitue aux pattes de mouches de l’auteur.e.
Suite :
« La notion même d’histoire telle que les historiens nous la lèguent est un encouragement extraordinaire à la guerre. »
Cette pensée-ci méritait d’être exprimée et soulignée. Je dis : bravo. Je me demande si l’auteur.e est un.e prof ou un.e étudiant.e de l’université. Je trouve quelque chose de juvénile dans la saine et candide révolte de la pensée, mais il n’est pas impossible qu’un.e prof en soit resté à ce degré, ou — cela revient au même, en mieux — ait pu conserver cette fraîche ingénuité de pensée et d’indignation. Les pattes de mouche de l’écriture, selon mon jugement, dénotent un certain âge.
Suite :
« Pour reprendre une comparaison sportive, c’est comme si la guerre, c’étaient les goals, et tout le reste (la paix, les art, les techniques, la littérature, etc.- c’était l’entrejeu, les actions soit préparatoires soit ennuyeuses du milieu de terrain. Merde ! L’histoire a un objet, et c’est le plus grand et le plus riche : les milliards de facettes du monde, c’est-à-dire des milliards de relations tous azimuts de l’humanité avec elle-même et avec la nature. Juger que, dans ces relations, les guerres ont plus de signification que les œuvres d’art, c’est être con comme un historien. »
Là, à cause de la métaphore sportive, j’ai pensé d’abord que l’auteur.e était plutôt un jeune étudiant. Mais l’indice n’est pas suffisant. L’interjection « merde ! » et l’animation du débit m’ont représenté l’auteur.e écrivant en buvant et commençant d’être atteint par les premiers effets enthousiastes et désinhibants de la bière. J’ai aussi été assez sensible à, voire convaincu par, son idée.
« Notre histoire ne fait que l’histoire des crimes, des grands brigands et des plus célèbres assassins. Notre histoire, c’est l’histoire générale du crime. Pour entrer dans l’histoire, il faut être un criminel. Un grand buteur. Un killer. C’est notre conception de l’histoire qui fait notre malheur. »
Ici s’achève le texte, car sur la page suivante, d’une écriture plus grande et détendue, je lis une note qui semble bien d’un autre jour :
« Il y a une expérience que l’artiste doit faire, et qui le rend plus libre que les autres : c’est déplaire. »
Réflexion qui me plaît, au demeurant.
Page suivante, une note au crayon à papier, commençant sans majuscule et s’achevant par un « : » sans suite. L’auteur.e évoque manifestement Chateaubriand :
« ainsi quand il parle des Ruines (génie du Xisme), de la beauté des ruines, il n’omet pas son image profonde : »
De la discontinuité des carnets émane un charme entêtant. Je ne peux m’empêcher de poursuivre une lecture à cause même de ses interruptions.
Page suivante, une date : « 11 juin 24 ». Si l’auteur.e est un.e étudiant.e, iel est en pleine période d’examens.
Viennent des poèmes ! Au crayon à papier, écriture déliée sans ratures :
« Affaire secrète il faut paver
de livres le nouveau palais
Salle non pas du trône mais
des naissances, chambre rouge
et noire, où les empereurs
voient le premier jour fuligineux
et crient.
Moi, paveur honnête et consciencieux,
mosaïste devant
l’éternel avec ma truelle j’honore
le beau comme un volcan.
La chute est belle. La salle des naissances rouge et noire des empereurs, je la rapporte à la célèbre salle des Porphyrogénètes, dans le palais de Constantinople, où devaient naître les rejetons héritiers de cette dynastie de l’empire romain d’orient. Ce qui me porte à croire que l’auteur.e, plutôt fort savant.e, appartient à la faculté d’histoire de l’université.
Poème suivant, sur la page suivante. Il est remarquable que chaque poème occupe une page entière, et semble s’arrêter quand elle s’arrête. Cette forme poétique ne dépendrait pas du compte des syllabes, mais simplement de l’espace de la feuille de papier.
« Couverte de fagots de paille
la meilleure bouteille
de tous inaperçue, ouverte
quand tout le monde partait,
deux vieux amis (ou bien étions-nous trois ?)
dans la lumière rouge de l’ancien
Bourgogne et le secret
de l’éternelle jeunesse évidemment
joyeux silence, tous deux (tous trois ?)
devînmes invisibles
et la cave semblait vide »
Ce poème m’a semblé plus sibyllin. L’auteur.e est-iel à nouveau en train de boire ?
Suite :
« La source ruisselait
comme il se doit rafraîchissait
ceux qui n’en buvaient pas
se lassaient les autres
démultipliés en animaux
mythiques — licornes,
poissons volants »
Ici, au-dessus de « volants », le mot « ailés », en plus petit, semble indiquer une option. Je reprends :
« poissons volants [/ailés], anges —
peuplaient infatigables les prés
les forêts les espaces
sidéraux et leur respiration
était un chant »
Page suivante, une saisissante citation d’Héraclite.
« Héraclite : Le temps éternel est un enfant qui joue. (fragment 52D.-K) »
Encore un poème, drolatique cette fois, sorte de croquis sur le vif d’un personnage moustachu. La suite du carnet est à peu près vierge.
« La moustache se meut
seule c’est évident c’est elle
qui soulève la lèvre c’est elle
qui fait articuler
c’est elle qui parle tout le reste
du visage est inerte et le corps
momie. Qu’un chat passe
et le chatouille : il ne
réagit pas. La moustache seule ;
seule la moustache vit en lui »
On ne saurait trop recommander aux auteurs de carnets d’y laisser un numéro de téléphone afin qu’on puisse leur rendre ceux qu’ils perdent.Si d’aventure l’auteur.e se reconnaît, qu’iel fasse signe.