Délit de fuite

Hier, insupportable, un psychologue beau, intelligent, brillant, accaparait la conversation à table avec des propos qui sentaient à la fois la grande érudition et l’expérience pratique réelle. Défaut supplémentaire : portait une chemise hawaïenne. L’amie qui invitait était particulièrement heureuse de l’avoir à dîner, parce qu’il partait la semaine suivante s’installer à Londres. Opportunité professionnelle incroyable, évidemment.

Je n’aurais rien eu contre lui s’il n’avait pas affirmé que la Recherche du temps perdu de Proust était, du point de vue psychologique au moins, un énorme échec. Ces milliers de pages, en se donnant pour but de vaincre l’angoisse du temps qui passe, n’étaient en réalité, disait-il, qu’une quête perdue d’avance et puérile, une négation gratuite de ce qui menace l’existence du moi. Une œuvre d’enfant gâté, qui, au lieu d’assumer la dialectique de l’existence et du temps, de la vie et de la mort, de l’identité et de l’altérité, édifie un gigantesque système qui consiste en fin de compte, très vulgairement, à dénier toute existence au monde extérieur, au temps, à la mort et aux autres, et à illimiter l’étendue du moi dans un sentiment factice de toute-puissance.

Je souffrais à chacun des mots de ce prétentieux personnage. Et comme je n’ai pas l’esprit d’à-propos, mais plutôt celui de l’escalier, en revenant en voiture chez moi, le visage baigné par le feu rouge, puis par le vert (abîmé dans mes pensées et un peu dans le porto, j’oubliais de démarrer, mais il n’y avait momentanément personne derrière moi et on ne m’avertissait pas) je rêvais de lui avoir rétorqué que ces pensées ne pouvaient naître que dans l’esprit d’un lecteur paresseux et déçu, qui en aura voulu à Proust d’avoir écrit une œuvre qui, pour être savourée pour ce qu’elle est, c’est-à-dire un triomphe à tous les points de vue, exigeait une lenteur, une disponibilité, une innocence de cœur et une pureté d’intentions dont lui, le beau, l’intelligent, le brillant, le bientôt riche Londonien, était à la fois dépourvu et incapable.

C’est alors que mon auto fit un bond en avant. J’étais à l’arrêt devant le feu vert, il est vrai, et un chauffard, ne m’ayant pas vu, freina, fit crisser les pneus (c’est curieux, je n’ai entendu ce crissement qu’après le choc, en m’en souvenant) et me heurta. Aussitôt ses pneus crissèrent à nouveau et je me demandai s’il fallait que j’aille ou pas à la police signaler ce délit de fuite.

Il n’y avait pas mort d’homme. A peine un peu de casse au pare-chocs. Je redémarrai, réveillé. Et reconnaissant envers ce chauffard qui, par la surprise, m’avait sorti des considération maugréeuses et de la rumination malsaine où je me perdais.

Je trouvai une place de parking juste devant chez moi et je dormis comme un bébé.

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