Au hasard

Mauvaise humeur.

Remède : je feuillette.

Merveilleux feuilletage. Il y a mille façons de lire et l’une d’elle consiste à ouvrir les livres au hasard et à cueillir ceci ou cela. A lire à l’envers, aussi. Je connais bien des livres qui gagnent à ne pas être lus dans l’ordre voulu par leur auteur déficient. Le banal que les auteurs moyens ne peuvent éviter se trouve déjoué par la lecture désordonnée, et l’on recompose avec son génie propre l’ordonnancement de fragments sauvables chez un auteur qui n’en a pas. C’est le cas de beaucoup d’ouvrages historiques. Les historiens les plus savants sont par ailleurs si souvent ignorants et dogmatiques pour ce qui est du temps lui-même et de l’ordre dans lesquels les faits doivent être lus et présentés ! Toute leur science, la merveilleuse accumulation des détails, ne leur sert de rien. En les lisant par bribes et en zigzag, on échappe au courant faux qui entraîne tout leur discours dans le sens de l’erreur et vers la nullité. Ça vaut mieux. Lire leurs livres sans se laisser entraîner ! Marcher sur l’eau !

Ce que j’aime par-dessus tout, c’est le feuilletage de livres déjà lus, et plus ou moins oubliés. L’ouverture aux pages cornées, la lecture des passages soulignés. Quels influx de force et de vertu ! Revigorant comme un espresso. Tous les bons livres, les livres aimés. Au hasard : Proust, Contre Sainte-Beuve, édition folio (en couverture, reproduction de dessins linéaires de Marcel Proust lui-même — comme c’est curieux à regarder). Page 124, cornée. Souligné : « Un écrivain de génie aujourd’hui a tout à faire. Il n’est pas beaucoup plus avancé qu’Homère. » Bravo. C’est — on est d’accord — de lui-même qu’il nous parle, là, Proust. C’est un autoportrait vertigineux de l’auteur devant la page blanche. Et Contre Sainte-Beuve est antérieur bien entendu à son grand œuvre : La Recherche est encore devant lui.

Bon courage, Homère ! Je t’assure, ça va le faire ! Tu y arriveras ! J’ai le résultat sous les yeux ! Là, sur l’étagère ! Toute la Recherche en folio et aussi en Pléiade — mais la vieille édition, récupérée gratos chez un vieil oncle, avec cette odeur de vieux livre. Forza, Marcello !

« Chaque individu recommence pour son compte la tentative artistique ou littéraire ; et les œuvres de ses prédécesseurs ne constituent pas, comme dans la science, une vérité acquise, dont profite celui qui suit. Un écrivain de génie aujourd’hui a tout à faire. Il n’est pas beaucoup plus avancé qu’Homère. »

 

 

 

Laisser un commentaire