À l’heure de l’IA et de la crainte floue angoissée généralisée du remplacement de toutes les fonctions par des machines, on ne saurait trop recommander la relecture de Paul Lafargue, seule volute de la pensée marxiste à avoir réfléchi positivement au salut hors du travail. Son Droit à la paresse, en dépit de la tonalité coléreuse, pamphlétaire et polémique, et avec une sorte d’humour tragique, déplore que le travail soit devenu une raison d’être. Ce qui, de facto, nous met en concurrence avec les machines. La raison d’être se trouve précisément hors du travail et dans la jouissance des biens médiats (fournis pas le travail) et immédiats. C’est à une refondation de la notion de loisir (otium latin) qu’il invite, non plus comme temps de repos entre deux moments de travail, mais comme état cardinal de la vie pacifiée.
Il va, lui, l’athée militant, le gendre cubain de Karl et époux de sa fille Laura, jusqu’à citer l’Evangile (la beauté du lys des champs qui ne file ni ne travaille et qui est plus beau que Salomon lui-même). Ne recule devant rien!
Le but de la vie est la liberté souveraine, et c’est cette idée extraordinaire qui fait de Lafargue le marxiste le plus étonnant de sa génération. Quand Lénine lui rendait hommage au Père Lachaise, il songeait à la dictature du prolétariat et à l’indéfiniment longue période où l’Etat socialiste remplirait sa fonction historique d’opprimer la liberté. Il était bien content que Lafargue ne soit plus là.
Penser la souveraineté personnelle, envisager comme part morte de soi tout ce qui peut être remplacé par une super-machine, c’est oser se voir et se penser en dehors des cadres de l’utilité, de la fonction, de la productivité, du pouvoir comme dépendance et comme domination, en dehors aussi de la temporalité jamais accomplie de la rentabilité, du résultat qui, dans le futur, justifiera.
La pensée de Lafargue était révolutionnaire au sens fort de rupture dans le continuum historique parce qu’elle invitait à abandonner une raison d’être ou justification de soi dépendant d’un résultat et donc d’un demain ou d’un avenir par définition pas encore là, jamais là, au profit d’une temporalité du présent suffisant, du présent total, de la vie souverainement vécue, d’une liberté d’âge d’or. C’est le maintenant vivant et l’objectif de l’éternel présent.
(Les artistes ont peu de mal à comprendre cela, qui est une de leurs évidences familières.)
Le rejet de cette conception hors du politique, dans l’impensable ou dans l’utopique ou même dans le risible, condamne l’homme à se sentir, en société, non seulement machine, mais désormais machine inférieure.
Ainsi sera-t-on passé d’animal supérieur à animal, puis d’animal à machine, puis de machine à machine inférieure.
Post scriptum: Le relai de cet élan lafarguien est à trouver au vingtième siècle encore chez Georges Bataille, dont l’essai sur la Souveraineté (personnelle!… justement bien au-delà du politique!), publié posthume parce qu’il était difficile pour lui d’assumer un texte si profondément, si scandaleusement positif), commence par la découverte que la vie est un miracle et que le rapport au monde le plus transparent prend la forme des larmes de joie. Souveraineté et gratuité. Jouissance par-delà bien et mal. Puissance nouvelle et territoire inconnu où inaugurer un mode d’humanité entrevu déjà — mais seulement — par les artistes, par quelques philosophes, quelques poètes, et pourtant réel et fatal, en dépit de la ténébreuse volonté générale de ne pas le laisser advenir.
« Ne travaillez jamais ! » notait Debord sur les murs de Paris, par ricochet.
(Merci, Jérôme Picon de m’avoir mis dans la tête le grand tableau de Seurat!)